Le Sa'raoïsme n'est pas une religion au sens ancien du terme. C'est une dévotion réothéiste, une foi déchirée entre l'adoration et la terreur, tournée vers ce qui ne devrait pas exister.
Les fidèles rappellent d'abord ceci : Sa'raoth n'est pas un dieu, ni une créature, ni même une idée stable. Il est absence, fracture, incohérence pure, une présence incompatible avec le monde, dont l'approche distord la chair et vrille l'esprit. Le nom que nous prononçons, Sa'raoth, n'est qu'un voile. Son vrai nom ne se porte pas sur la langue. Le tracer suffit à attirer son regard, et nul ne souhaite qu'il se pose. Les anciens Hénochiens, avant la Fracture, l'appelaient Elohim ; parfois ce nom resurgit, mais n'éclaire rien. On dit qu'il s'acharne pourtant à imiter l'existence, à l'enfiler comme un masque trop grand, n'en tirant que des reflets brisés.
Ses racines plongent dans la nuit des Adeptes de la Corrosion et des cultes hénochiens d'avant la Fracture. Longtemps étouffés, réduits à des murmures, ces rites ont ressurgi après l'Ouverture, transfigurés par le chaos.
Nul ne sait qui fut le premier à assembler ce culte. Mais dans leurs Écritures revient sans cesse une figure, l'Apocryphe. La dernière prophète, la voix de l'Indicible, la main qui trancha le monde. Elle n'annonça pas une fin, elle l'apporta. Car selon la tradition sa'raoïste, c'est elle qui provoqua la Fracture, non par accident, mais par obéissance. Avant elle, l'Obscure était confinée, incapable d'étendre son voile. Par elle, la gueule s'est entrouverte, et Sa'raoth a pu respirer dans nos chairs.
Pour les fidèles, le monde est prisonnier de puissances silencieuses, tapies, innommées. Sa'raoth, disent-ils, porta seul la souillure de ces forces, corrompant son être jusqu'à se nier lui-même. Mais même dans sa dislocation, sa mission perdure. Ses dons sont illisibles aux ignorants, rejetés par les hérétiques, mais pour ceux qui savent plier le regard, ils sont grâce.
Leur dogme repose sur une certitude :
Le monde n'a pas la forme qu'il devrait avoir.
La vérité se cache dans l'illogisme, dans ce que nous refusons de comprendre, car on nous a interdit de voir. Les In'ntreïhas, voilà leurs ennemis. Les gardiens de la réalité lisse, fausse, mensongère.
Aujourd'hui, le Sa'raoïsme est plus répandu qu'on ne le croit. Officiellement toléré, il demeure relégué aux marges. Ses adeptes passent pour des délirants, des fous. La stigmatisation s'est accrue depuis que nombre de Ruuds, déjà rejetés par la société, se sont tournés vers ce culte.
Mais les sa'raoïstes s'en rient.
Ils disent que la folie est la première forme de clairvoyance.